Professionnels Luc Teerlinck : « L’économie de la fonctionnalité pourrait créer des modèles plus vertueux » 

Luc Teerlinck : « L’économie de la fonctionnalité pourrait créer des modèles plus vertueux » 

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Entrepreneur, auteur* et conférencier, Luc Teerlinck a imaginé et piloté en 2019 et durant trois ans, un projet appelé We Play Circular chez Decathlon. Une expérimentation inédite visant à développer l’économie de la fonctionnalité, qu’il a présentée lors de la 2e édition du Club Stratégie Circulaire d’Ecomaison le 13 novembre dernier. Cette initiative inspirante, qui a suscité l’intérêt des participants, constitue une véritable révolution culturelle. Avec à la clé, un changement de modèle qui pourrait s’avérer bénéfique pour tous. 

Qu’est-ce qui vous a conduit à élaborer le projet We Play Circular chez Decathlon ? 

Luc Teerlinck : Après avoir créé plusieurs entreprises, je suis rentré chez Decathlon avec le projet d’innover et de tester de nouveaux business modèles. J’ai rencontré de nombreuses personnes et à  l’une de ces occasions, j’ai eu une sorte de révélation : en proposant aux clients d’utiliser les produits plutôt que les acheter et d’en devenir propriétaire, on pourrait potentiellement rentrer dans des modèles très vertueux pour toutes les parties prenantes. Pourquoi ? Parce que, plus on conçoit, on produit et on met à disposition les produits les plus qualitatifs et les plus durables, plus on pourra les proposer sur des termes de plus en plus longs. Donc la rentabilité par produit comparativement à une vente pourrait augmenter. Il serait alors possible de partager ces gains de rentabilité avec les clients, en baissant les prix et/ou en ajoutant du service et de l’expérience dans l’offre. Mais aussi avec la chaîne en amont pour encourager les fabricants à élaborer des produits de plus en plus qualitatifs et durables. Nous aboutirions à un potentiel changement de paradigme à 180° : contrairement au modèle linéaire traditionnel, la qualité devient ici un levier de réduction des coûts pour le client et de progrès écologique et social pour tous. Cette démarche porte un nom : l’économie de la fonctionnalité.  

C’est ce que vous avez proposé de faire chez Decathlon ?

Oui, j’ai suggéré de la mettre en œuvre dans un projet d’exploration via un forfait mensuel donnant accès à l’intégralité du catalogue Decathlon. Les enseignements sont très enthousiasmants. Concernant les niveaux de performance atteignables, l’offre se révèle 3 à 6 fois moins chère que l’achat pour les clients amenés à renouveler régulièrement leur équipement (enfants qui grandissent, personnes sensibles aux effets de mode et de collection, etc.). Quant à la profitabilité, elle pourrait atteindre 25% à 48%. En parallèle, l’impact environnemental pourrait être réduit d’un facteur entre 15 à 32, rendant le modèle globalement gagnant pour l’ensemble des parties prenantes.  

Comment le public du Club Stratégie Circulaire a -t-il réagi à la présentation de votre projet ?   

J’ai ressenti un vif intérêt de la part de participants déjà engagés sur les enjeux environnementaux.   Les enseignements issus de l’expérience Decathlon apparaissent porteurs d’espoir, en partie grâce à la corrélation entre la réduction de l’impact environnemental et l’augmentation de la performance économique. Une promesse qui a conduit certains participants à envisager de lancer des proof of concept** dans leurs propres secteurs. J’ai tenu cependant à évoquer les freins existants, notamment en matière de gouvernance même si le principal défi demeure culturel : la transition de la propriété vers l’usage – une véritable révolution culturelle – est limitée par un fort attachement à la possession.  

Comment pourrait-on lever ces freins ? 

Il faut renforcer la désirabilité des offres d’usage, en alliant avantage économique et expérience utilisateur enrichie. C’est pourquoi j’ai insisté sur la formule mise en œuvre chez Decathlon : des abonnements donnant accès à l’ensemble des équipements, assortis de services personnalisés et d’expériences sur mesure. Cette démarche ouvre la voie à une nouvelle proposition de valeur, plus rationnelle, plus attractive et plus expérientielle. Le point d’étape du projet a également retenu l’attention des participants et pourrait susciter de nouvelles vocations. Nous l’avons en effet relancé avec l’ambition de créer un « Spotify du sport », à savoir un abonnement multimarques en plus de Decathlon. À terme, cette approche pourrait s’étendre à d’autres secteurs, en intégrant des marques premium pour maximiser la performance du modèle. 

Quels conseils donneriez-vous à des structures souhaitant tester l’économie de la fonctionnalité ? 

Lorsque j’ai quitté Decathlon, j’ai simplifié le modèle pour qu’il soit duplicable à d’autres industries à condition de respecter quatre critères : vendre des produits dont le prix n’est pas trop bas ; des produits dont la valeur ne se dégrade pas trop rapidement (donc pas de consommables) ; des produits pas trop personnalisés (donc sans logo trop apparent) ; s’adresser à des clients dont une partie veut ou doit changer d’équipement maximum tous les ans dans un premier temps (et jusqu’à quatre ans à plus long terme). Avec un impératif : donner la priorité aux produits de seconde main.  

Pourriez-vous donner des exemples de domaines où cette démarche serait judicieuse ? 

Par exemple, des domaines comme le jouet, la décoration, les outils pour le jardin ou l’ameublement semblent particulièrement pertinents, en raison du renouvellement fréquent des usages. Imaginez amener régulièrement vos enfants à choisir des jouets en fonction de leur âge, grâce à un abonnement. Ou encore changer la décoration de votre maison tous les ans. Mon conseil serait de mettre à disposition une offre complète, quitte à l’adapter par la suite. Finalement c’est du test and learn***. Soyez ouverts, ayez le regard le plus large possible. Un acteur comme Ecomaison, au contact de nombreuses entreprises pourrait jouer un rôle clé pour coordonner ce type d’offres et les accompagner. En tant que spécialiste de l’économie circulaire, cet éco-organisme représente par ailleurs une véritable caution.  

Que vous inspire le format du Club Stratégie Circulaire d’Ecomaison en tant qu’espace d’échanges intersectoriels ? 

J’en pense le plus grand bien ! Je suis profondément et intimement convaincu des opportunités offertes par l’économie de la fonctionnalité et de la coopération. Ce type d’initiative favorise la création de passerelles tangibles entre les acteurs et les opportunités.  

Citation Le club favorise la création de passerelles tangibles entre les acteurs et les opportunités. 

  • Evitez les produits trop personnalisés 
  • Excluez les produits dont le prix unitaire est trop bas 
  • Ciblez les clients devant changer régulièrement d’équipement 

* « Et si on ouvrait d’autres voies ? Un récit d’innovation de rupture vécu chez Decathlon » Luc Teerlinck. 2025 
Pour le télécharger, rendez-vous sur : https://lucteerlinck.com/ 

** proof of concept (POC) : prevue de concept / démonstration de faisabilité  

*** test and learn : tester et apprendre